Véritable géant des rivières, le Silure de chez nous, de son vrai nom Silurus glanis alias le silure glane, faait débats au sein des communautés de pêcheurs mais également en dehors de la sphère de la pêche de loisir. Il est aussi bien détesté qu’apprécié : certain le considère « nuisible », d’autre prône sa place au sein de l’écosystème. Mais alors, qui est le Silure ? On y répond sur la base des études scientifiques spécifiques à son sujet.

Pour commencer: une espèce native ou introduite ?

Des travaux en archéologie en Alsace et en Belgique, couplés à l’examen de la littérature ancienne, ont mis en évidence la présence naturelle du silure dans les bassins du Rhin, de la Meuse et de l’Escaut, durant l’âge de bronze (vers 2459 – 2206 av. J.-C.) et l’Antiquité . En l’occurrence, le silure glane était naturellement présent dans ces bassins versants après les dernières glaciations (- 9000 ans) et doit être considéré comme « natif » sur ces bassins.

Sur le bassin du Rhône, les chercheurs ont mis en évidence la présence de fossiles datant du Miocène mais qui ne peut justifier du caractère « natif » de l’espèce dans ce territoire dans la mesure où il s’agit d’autres espèces de silure, désormais éteintes.

Pourtant cette espèce est aujourd’hui établie dans de nombreux cours d’eau et plans d’eau de plaine en France, car il a fait l’objet de (ré)introductions.

Historique des introductions :

Alors que le silure, à l’état « natif » dans les bassins du Rhin à l’Escaut, a disparu à la fin du Moyen-Âge, des tentatives de réintroductions ont été menées dès la fin du XVIIIe siècle en Alsace, sans succès. La première tentative d’introduction documentée en France date de 1857 via la pisciculture de Huningue en Alsace. Il est ensuite largement introduit dans le bassin du Doubs vers 1890 et dans le canal du Rhône au Rhin, sans pour autant que les populations se maintiennent.

De nouvelles introductions à des fins aquacoles ont eu lieu en 1956 dans le bassin de la Saône, puis en Camargue en 1981-82, aboutissant à la colonisation du bassin du Rhône. Ainsi, les premières introductions du silure en France auront été principalement motivées par un intérêt aquacole et par la « curiosité zoologique », encouragée par la société nationale d’acclimatation pour l’introduction de nouvelles espèces à la fin du XIXe siècle.

Il s’en suit alors une dissémination dans de nombreux cours d’eau et plan d’eau, avec une explosion démographique à partir de la fin des années 1990.

Aujourd’hui, le statut du silure glane est « natif (indigène) », car en se positionnant à l’échelle de la France, l’espèce est démontrée comme étant native sur au moins un territoire local.

Sa dynamique de population

L’évolution des effectifs de silure a été particulièrement étudiée sur le bassin de la Garonne sur la période 1995 – 2017. Le silure a connu une phase d’expansion très marquée entre les années 2000 et 2012, phase qui semble s’être interrompue, avec une aire de distribution et des effectifs stables depuis quelques années dans ce bassin.

Cependant, dans le cas des passes à poisson de type « bassins », les chercheurs ont mis en évidence une tendance à la hausse des effectifs annuels de silure. Néanmoins, il existe des biais à cette étude notamment le fait que les périodes étudiées ne sont pas les mêmes et que certains individus séjournent plusieurs jours dans les passes à poissons en faisant plusieurs allers-retours devant le système de vidéo-comptage et donc comptés plusieurs fois.

Un rôle de top prédateur

Son régime alimentaire :

Les nombreuses études sur le régime alimentaire au stade adulte font état d’un régime à dominante piscivore mais aussi opportuniste : le silure tend à se nourrir des espèces les plus abondantes ou les plus accessibles (présentant les meilleures chances de capture).

Mais les contenus stomacaux présentent ainsi une grande diversité taxonomique : outre du poisson, on y trouve aussi des crustacés (p. ex. écrevisses), des amphibiens, des oiseaux (p. ex. cormoran), des mollusques (p. ex. corbicules), des mammifères, des déchets organiques etc.

Mais il existe une forte variabilité entre les sites et entre les années. La part des poissons apparaît plus importante dans le régime alimentaire des silures de la Dordogne que ceux de la Garonne, de la Dordogne aval et de la Loire, lesquels consommeraient relativement plus d’invertébrés (Figure 2A). Les invertébrés consommés sont notamment composés d’écrevisses exotiques (Procambarus clarkii ou Faxonius limosus) et de corbicules (Corbicula spp).

Enfin, Faure & Tanzilli (2016) ont observé que les gros spécimens de silure (> 170 cm) pouvaient s’attaquer aux plus petits mais ce cannibalisme apparait non systématique et dans des proportions variables d’un bassin à un autre.

Composition des types de proies consommées par Silurus glanis

En période de migration des poissons amphihalin (alose, anguille, lamproies marines), ces espèces font donc partie de son régime alimentaire. A ces périodes de migrations, les espèces de poissons migrateurs représenteraient alors :

  • 53-65% du régime sur la Garonne
  • 30-55% du régime sur la Loire (chez des individus de silure > 1.2m)
  • 8% de proies marines sur la Vilaine.

Mais là encore, la contribution des migrateurs amphihalins dans le régime alimentaire des silures varie entre 10 et 95% selon les individus et la saison.

La consommation de géniteurs d’amphihalins semble également dépendre de la taille des silures : ceux de plus de 120 cm étant plus susceptibles d’en consommer.

En Camargue spécifiquement, plusieurs études ont essayé de mettre en relation la chute des densités d’anguilles avec l’augmentation des densités de silure observée. Mais cet effet direct n’a pas pu être expliquée par la prédation, car une étude montre une consommation anecdotique de proies marines (=anguilles). Ces résultats renforcent l’idée que le silure ne cible pas nécessairement les amphihalins mais les espèces les plus accessibles.

Part des poissons migrateurs dans la consommation de "poissons" des silures

Compétition entre les prédateurs ?

Schémas théoriques pour illustrer la notion de « niche écologique »

Avec la présence de brochets, de sandres ou encore de perches dans nos milieux, qui sont également des espèces prédatrices, on pourrait se questionner s’il n’y a pas une compétition pour la ressource alimentaire entre les silures et les autres espèces.

Certains suggèrent une compétition entre les jeunes silures et le brochet, ou encore que le silure et l’anguille consomment souvent les même proies (cas de l’écrevisses de Louisianne en Camargue), alors que d’autres études montrent que les différents juvéniles de sandre, silure, perche et brochet arrivent à se répartir leur niche trophique.

Une niche trophique est la diversité des ressources alimentaires exploitées et nécessaires à une espèce, qui est une des nombreuses composantes de sa niche écologique. Ainsi, 2 espèces entrent en compétition quand elles ont une partie de leur niche écologique qui se supperpose. 

Au final, il semblerait que les impacts de cette compétition restent limités, probablement grâce une niche trophique plus large et plus flexible chez le silure.

Pourquoi le silure est-il si décrié ?

Comme présenté en début d’article, Silurus glanis ne serait pas une espèce naturellement présente dans toute la France, même si un ancêtre proche existait dans le bassin du Rhône et des Pyrénées. Pour autant, le silure fait partie des espèces « représentées » en France métropolitaine, au sens du code de l’environnement. Cette liste, fixée par arrêté en 1985, n’atteste pas pour autant que l’espèce est indigène.

Si l’espèce n’est pas indigène elle est par définition exotique, et « exotique » ne signifie pas « exotique envahissante ». La nuance réside dans le fait que l’espèce exotique envahissante menace les écosystèmes, les habitats naturels ou les espèces locales. Il est estimé que 1 espèce introduite sur 1000 devient envahissante.

D’un point de vu réglementaire, une espèce référencée comme « espèce exotique envahissante » tel qu’inscrit dans le code de l’environnement, est :

  • Interdite d’introduction dans le milieu naturel (volontaire ou par négligence);
  • Interdite à détenir, transporter, utiliser, échanger, mettre en vente ou acheter vivant.

A cela s’ajoute la notion d’espèce « susceptible de provoquer des déséquilibres biologiques ». La limite est fine avec la définition d’une espèce exotique envahissante, à l’exception qu’un poisson susceptible de provoquer des déséquilibres biologiques qui n’est pas classé exotique envahissant, peut être remis à l’eau dans le même milieu aquatique et immédiatement après la capture. Son introduction volontaire dans un milieu reste cependant réprimandable.

Les espèces amphihalines sont des espèces partageant leur vie entre l’eau douce et l’eau salée..

Les études sur les impacts du silure sur la faune aquatique montrent qu’il exerce une pression significative en tant que prédateur sur les migrateurs amphihalins, notamment sur la lamproie marine, les aloses, voire le saumon atlantique. En revanche, aucun impact notable n’a encore été montré sur les espèces holobiotiques (poissons réalisant leurs migrations uniquement en eau douce) ou l’anguille européenne. Ces résultats indiquent un risque d’aggravation de leur état de conservation, déjà alarmant, des espèces amphihalines.

Pour autant, cette pression de prédation pourrait être favoriser par les barrages ou autres grands obstacles, car ils créent un blocage des espèces en leur aval et favorisent le passage en un seul lieu étroit. Par exemple, une étude de 2023 tend à montrer que la proportion des anguilles prédatées est plus importante à proximité d’un barrage, auquel on peu ajouter une mortalité induite directement par les turbines entre 28 et 35% en période de dévalaison.

Cet article s’est principalement appuyé sur le rapport d’expertise de l’OFB, relatif  à l’état des connaissances des populations du Silure et de ses impacts sur la gestion équilibrée des populations piscicoles.
De nombreuses études y sont sont sourcés et ont été utilisées ici:

  • Articles scientifiques (titres traduits)

Riou, B. (1995): Les fossiles des diatomites du Miocène supérieur de la montagne d’Andance (Ardèche, France). Géologie MéditerranéenneSchlumberger

Rosecchi, E., Poizat, G., & Crivelli, A. J. (1997). Introductions de poissons d’eau douce et d’écrevisses en Camargue : historique, origines et modifications des peuplements. Bulletin Français de la Pêche et de la Pisciculture

O., Sagliocco, M., & Proteau, J.-P. (2001). Biogéographie du Silure glane (Silurus glanis) : causes hydrographiques, climatiques et anthropiques. Bulletin Français de Pêche et de Pisciculture

Copp, G. H. et al. (2009): Envahisseur vorace ou félin bienveillant ? Un examen de la biologie environnementale du silure glane (Silurus glanis) dans ses aires de répartition d’origine et d’introduction. Fish and Fisheries

Van Neer, W., & Ervynck, A. (2009) : Présence du silure glane (Silurus glanis) en Belgique durant l’Holocène : preuves archéozoologiques. Belgian Journal of Zoology

Syväranta, J. et al. (2010): Étendue du régime alimentaire et position trophique du silure glane (Silurus glanis), poisson introduit dans le Tarn (bassin de la Garonne). Aquatic Biology

Martino, A. et al. (2011): Le silure européen représente-t-il une menace pour les anguilles du sud de la France ? Aquatic Conservation: Marine and Freshwater Ecosystems

Poulet N., Beaulaton L. et Dembski S (2011): Évolution temporelle des populations de poissons en France métropolitaine : enseignements tirés des données de suivi national. Journal of fish biology

Vejřík, L. et al. (2017). Le silure glane (Silurus glanis), en tant que super prédateur d’eau douce, influence l’écosystème grâce à son adaptabilité alimentaire. Scientific Reports

Cucherousset, J. et al. (2018): Écologie, comportement et gestion du poisson-chat européen. Reviews in Fish Biology and Fisheries

Borvon, A. (2019) : Nouvelles données sur la consommation de poissons en Alsace, France. International Journal of Osteoarchaeology.

Putelat O., Borvon, A., & Guizard, F. (2021) : Les tribulations du silure glane (silurus glanis Linnaeus 1758) en bassin rhénan, de l’âge du Bronze à l’époque moderne. Presses universitaires de Valenciennes

  • Rapports d’études

Boisneau, C. (2015). Alosa 2012-2013 : Suivi des aloses en Loire moyenne et approche de la prédation par le Silure. Université de Tour.

Faure, J.-P., & Tanzilli, J.-C. (2016). L’installation du silure dans le bassin du Rhône : bilan de trois décennies de suivi de l’espèce. Fédération du Rhône et de la Métropole de Lyon pour la Pêche et la Protection du Milieu Aquatique

T. Trancart, E. Robin, & E. Feunteun (2023): GlanisPoMi : Etude globale de la prédation des migrateurs amphihalins par les silures (Silurus glanis) sur le bassin de la Loire. Muséum National d’Histoire Naturelle.

Lavillonniere, A. (2024): Le silure aux abords des ouvrages de franchissement en grandes rivières : facteurs biotiques et abiotiques de présence et analyse comportementale. Rapport  Master 2 avec EDF R&D LNE, Inrae

Musseau, C. et al. (2024): Suivi temporel de l’écologie trophique du silure glane et de l’anguille européenne dans un canal de drainage en Camargue – Analyses isotopiques de janvier 2017 à janvier 2019. Tour du Valat.

  • Autres sources:

Mein, P. et al (1983): La vie en Ardèche au Miocène supérieur d’après les documents trouvés dans la carrière de la Montagne d’Andance. Publications du musée des Confluences.

Ecologie.gouv. Espèces exotiques envahissantes